BULLETIN

ORANGE EXPORT LTD

Publié par Raquel, au 52 Av. Pierre Brossolette à Malakoff (92240)

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Sponte sua forte                           LUCR.
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Février 1977                                                                                    N° 8

 

Le livre achevé est le lieu d'une rencontre différée entre « écriture » et « lecture ». Lorsque le livre est terminé, pour l'« auteur » les jeux sont faits. Le rideau est tombé sur la scène de l'écriture. Alors seulement entre le « lecteur ».

Le jeu, le risque partagé du feuilleton, c'est de réduire cet écart. De donner à l'auteur et au lecteur à découvrir le texte au fur et à mesure de son élaboration, séquence par séquence, dans un même temps, sur la même scène. Sans que personne sache par avance quelle sera la suite ; si même il y aura une suite. Tel est le projet dont la mise en œuvre commencera avec Suite de Roger Laporte. Suite donnera lieu à une série de cahiers de longueur variable dont la publication s'échelonnera, sans périodicité fixe, selon le rythme propre de l'écriture. Il en ira de même des autres séries de la collection Feuilleton 1

RAQUEL

 

FEUILLETON

« … comme il est donc difficile de vivre sous la menace d'une interruption définitive, d'écrire, de tenter d'écrire sans aucune certitude même sur l'avenir immédiat ! Parviendrai-je du moins à poursuivre, à achever cette séquence? Je n'en ai point l'assurance ». Arrivé à ce point de mon travail, ou plutôt une fois de plus arrêté dans mon travail, mais ignorant cette fois-ci non seulement ce que j'écrirais mais si je pourrais continuer d'écrire, j'eus du moins une certitude : la phrase sur laquelle je venais de m'arrêter deviendrait illisible, ne pourrait plus être lue telle qu'elle avait été écrite si elle devait par avance être périmée par son contexte : la rassurante épaisseur d'un volume. Il y avait depuis longtemps incompatibilité, il y avait maintenant rupture – il devait y avoir rupture – entre le texte et le livre, car celui-ci, fait pour recueillir, rassembler, relier, fait pour nous donner le tout à relire, trahit inévitablement la discontinuité, la fragmentation, l'inachèvement, c'est-à-dire l'écriture. Longtemps j'ai déploré cette situation, mais cette plainte, même devenue thème, est demeurée vaine parce qu'elle prenait place dans un livre qui la « relevait », livre qu'elle contribuait donc à renforcer; bref, l'interruption n'est qu'un signifié sans force et sans vérité, une idée vague, si elle n'invente pas son lieu, si elle ne trouve pas sa matérialité signifiante.

Faire en sorte que le lecteur n'en sache réellement pas plus que 1'« auteur» ; faire en sorte que celui-ci n'ait pas sur celui-là l'avantage immérité et trompeur de se croire « Auteur d'un Livre » : comment réaliser ce désir, ou mieux, comment répondre à cet impératif ? En publiant le texte selon son rythme propre, au fur et à mesure de son avancement (dans mon cas, séquence par séquence), c'est-à-dire avant qu'il soit achevé, forme un livre et prenne un sens définitif. Le feuilleton, mais un feuilleton qui ne comportera pas nécessairement un dernier numéro, dont la rituelle mention finale « à suivre » n'engagera ni la responsabilité de l'auteur, ni celle de l'éditeur, tel est l'instrument qu'« Orange Export Ltd. », cette fabrique de formes nouvelles, met par chance – par amitié – à la disposition de l'écriture.

Roger Laporte

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1 Roger Laporte, Suite (biographie). Premier cahier, 8 pages. 10 F. Abonnement pour les 5 premiers cahiers: 50 F. À partir du 1er mars 1977. Il ne sera pas fait de service de presse.

 

 

 

 

CONSTRUCTION D'UNE IMAGE : 2

 

À un comptoir. Cela se passe toujours à un comptoir ! Murmures. Lumière jaune. Paroles et autres. Tout se joue surtout dans le regard et la scène que je dis s'inscrit prend sa place à la suite d'une marche nerveuse. Les mains sont devenues blanches. Quelque part dans l'estomac : mais cela hurle ! On s'installe. On prend l'air de celui qui s'absente. En fait cela vibre, se tend : le corps. Oui, après une longue marche d'un néon l'autre. Minuit trente ou plus. Ségrégation joue à plein : les rues se vident. Ne restent que les. Donc on est là. On attend. C'est inouï ce que l'on peut entendre : paroles – langue – oui tout se dit. On attend. On est là, immobile. On est un trou. Une fente. On entre même à l'intérieur de soi. On et on. Immobile devant ce comptoir le mec se raconte la énième version de l'histoire qui l'a conduit là. Il n'a pas toujours le beau rôle non, il peut hésiter avant d'aller provoquer le tueur. Il peut fuir même ! En attendant il est venu ici d'un pas égal. Ses papiers sont classés manuscrit et le reste. On vient ici toucher ce que l'écriture ne pourra qu'ensuite la la la. Immobile le mec. Et comme absent ai-je dit. Pourtant des mots galopent qu'il va travailler jusqu'à ce que d'angoisse et de fatigue il en. Dégueule. 18 lignes par jour. Après cela vous vous étonnerez que cela se passe toujours à un compt. En face, il – elle vient de le repérer mais ne se déplace pas tout de suite. Son seul luxe c'est de se faire attendre. Alors ça se contente de rire plus fort, de montrer davantage son puis, soudain, de sourire. Marie-France voulez-vous ! Cela pourra durer une heure le jeu de l'attente du vide du trou de l'absence – quoi. Cela pourra le mener. à la frontière de la dingomanie. Tout cela devient blanc neutre flou froid. Le rien. L'éternité du vide. En lui les mots qui montent. La langue qui / demain / s'écrira. Tension. Fragment. Fragrance. Énonce. Ranstar. Ivo-la langue. Sur l'écriture. De l'écriture. Après : toujours !

Franck Venaille

 

CUM BABYLONICA MAGNIFÏCO SPLENDORE RIGANTUR

 

« Un amas d'eau qui n'a pas un doigt de profondeur entre les pavez des ruës donne un regard aussi enfoncé au-dessous de la Terre, comme il semble qu'un abysme profond s'entr'ouvre de la Terre au Ciel, pource que l'on y voit les nuages et le Ciel de haut en bas, et que l'on diroit que les corps sont cachez sous la Terre par un Ciel merveilleux.



« Les enfans assoupis d'un profond sommeil, s'imaginent souvent trousser leur vêtement près de quelque petit vaisseau, pour y décharger l'eau qui les presse, et moüillent ainsi en rêvant des lits magnifiques (1685).



« Les enfans liez d'un profond sommeil, croyent bien souvent qu'ils se troussent devant une cuvette ou quelque petit bachot, pour y tomber de l'eau, quand ils moüillent des robes éclatantes de couleurs diverses, apportées de Babylone (1650).



« Car tout ainsi que les enfants sont effrayez, et qu'ils ont peur de toutes choses dans l'obscurité, de mesme nous craignons quelques fois pendant la lumière des choses qui sont moins à craindre que celles qui font peur aux enfans, et qui leur figurent des spectres affreux.



Pour avoir long-temps tourné dans une sale, il semble aux enfans que les murailles de la sale, et toute la maison tournent pareillement : si bien qu'ils ont peine à croire qu'elles n'aillent point fondre sur eux pour les accabler de leur ruine.



« La porte de la mort n'est donc point fermée au Ciel, ny au Soleil, ny à la Terre, ny aux vagues profondes de la Mer : mais elle demeure ouverte à tous d'une énorme et vaste ouverte.



« De même que parmy la douceur du sommeil, celuy que la soif contraint de chercher de quoy éteindre l'ardeur qui l'afflige, demande à son imagination des simulacres de quelque ruisseau, et que travaillant en vain à se satisfaire, il sent toute la violence de la soif dans le même fleuve qui luy fournit l'abondance de ses eaux. »

Lucrèce

 

Salvy.Bloody Mary 

 

 

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